La capitaine Cécile Pontiard se réveilla, flottant au milieu de la chambre de stase. Elle venait d’être expulsée de son appareil de sommeil cryogénique. Les sangles qui auraient dû la maintenir collée à l’intérieur de son caisson s’étaient déchirées. Dans l’obscurité, des halos rouges tournoyaient autour d’elle. Un son aigu et puissant alternait entre deux tonalités féroces et lui perçait les tympans.

Ses cheveux fins et noirs ondulaient gracieusement dans la cabine. Elle se déplaça jusqu’à la console qui se situait à quelques mètres en-dessous d’elle et coupa l’alarme.
Malgré son esprit brumeux et son corps endolori, elle réussit à se déplacer vers le pont supérieur pour analyser les indicateurs de son astronef. Comme elle s’y attendait, la plupart des systèmes secondaires étaient hors service. Heureusement, le recyclage de l’air semblait fonctionner.
Le dernier réflexe de l’ordinateur de bord, avant son arrêt brutal, avait été de rediriger toute l’énergie restante vers les composants vitaux du vaisseau. Il s’agissait d’un ancien astronef de colonisation qui était conçu pour préserver la vie des passagers à tout prix. L’avarie avait affecté les sous-routines informatiques. Tous les écrans affichaient des suites incompréhensibles de lignes de code indiquant une tentative de redémarrage et un message d’erreur énigmatique.
En l’absence de données, Cécile supposa que la route de son vaisseau avait probablement croisé celle d’une onde énergétique puissante. Elle estima que la cause la plus probable devait être l’explosion d’une étoile. Celle-ci en écrasant sa masse sur elle-même pouvait provoquer ce type d’effet.
L’interface vocale de l’intelligence artificielle venait de s’activer, elle pourrait peut-être avoir plus d’informations :
— Bruce ? demanda la capitaine.
— Oui ?
Cécile avait choisi pour son IA une voix grave et rassurante. Elle nota que la voix avait pris un timbre légèrement plus mécanique.
— Peux-tu me donner un résumé concis de l’état du vaisseau ?
— Oui capitaine, mes capteurs viennent de se reconnecter. La coque ne semble présenter aucun dégât physique. Toutefois, l’électronique du vaisseau a subi de gros dommages.
— Je vois que le système de déplacement supraluminique ne fonctionne plus, pourrais-tu le réparer
— Non…
— Pourquoi ?
— Je n’ai aucune idée de comment m’y prendre …
— Pardon ?
— Une partie significative de ma connaissance a été effacée.
— Quelle quantité ?
— Mmm… Difficile à estimer…
— Mais enfin, tu as des senseurs qui t’indiquent l’état de chaque composant du vaisseau, et donc aussi des contrôles pour chaque élément de ta mémoire. Il te suffit d’additionner tous ceux qui sont bons et ensuite de diviser par le nombre de composants totaux.
— Ah ! C’est ça que vous voulez ?
— Oui, je veux un simple pourcentage.
— D’accord, je prends note que ce que vous décrivez est un simple pourcentage.
— Tu te fiches de moi ?
— Non, capitaine. Je sais ce qu’est une addition et une soustraction, mais je ne savais pas ce qu’était un pourcentage.
Le visage du capitaine Pontiard se rembrunit. Sa voix indiquait une inquiétude croissante :
— Peux-tu me donner un pourcentage de l’état de ta mémoire ?
— Donc je prends chaque cluster de mémoire qui n’a pas été corrompu et je le divise par la totalité c’est bien ça ?
— Oui et tu multiplies par cent bien sûr, s’agaça Cécile.
— J’obtiens la valeur de 0,00000031.
Interdite, Cécile posa les deux mains sur sa bouche. Elle était en même temps effrayée et impressionnée par ce résultat. Elle ne pensait pas qu’un système informatique avec une mémoire si faible puisse encore lui répondre :
— D’accord… Bruce… peux-tu me donner le pourcentage de mémoire non corrompu par type de mémoire et par ordre décroissant ?
— Oui, capitaine. Contrôle et gestion de l’astronef : 96%, compréhension et traitement de la langue : 94.3 %, module de génération de fréquence vocale : 70%, mathématiques : 0.2 %, archives : 0.1 %, algorithmique de base : 0%, physique spatiale 0%, navigation spatiale : 0…
— Stop ! Bruce, tout le reste est à 0 pourcent ?
— Oui capitaine.
Cécile se posa sur son siège. Le dossier s’inclina légèrement et elle respira profondément. Puis, elle se rappela l’objectif de son voyage :
— Peux-tu me dire comment se porte ma marchandise ?
— Il y a des pertes, mais dans l’ensemble, plutôt bien. Comme pour vous, le système de cryogénisation s’est brutalement stoppé pour votre cargaison.
La situation paraissait stable. Elle pouvait reprendre son souffle et quitter le mode panique. Elle réalisa alors que l’air froid qui l’enveloppait lui donnait la chair de poule. Ce n’était pas agréable de se balader en sous-vêtements dans les couloirs du vaisseau. Et ce malgré une large filmographie qui indiquait le contraire. Elle enfila un pantalon et un t-shirt aux manches longues.
Il fallait restaurer les systèmes qui pouvaient l’être.
Elle commença par réactiver la gravité. Une fois les dix piles à fusion qui alimentaient la pesanteur artificielle branchées, elle sentit son corps s’alourdir. Ses pieds se posèrent sur le sol.
Elle eut une légère appréhension avant d’entrer dans le hangar pour voir l’état de sa cargaison. Elle savait de quoi les dents des créatures qu’elle transportait étaient capables :
— Bruce, commanda-t-elle.
— Oui, capitaine ?
— Peux-tu ouvrir le sas ?
— À vos ordres.
Comme elle s’y attendait, un millier de lapins se trouvaient éparpillés aux quatre coins de l’entrepôt. Mais l’absence de gravité avait permis aux lagomorphes de sortir de leur enclos de cryogénisation et de se balader au gré de leurs envies.
La capitaine constata plusieurs cadavres en inspectant les lieux. Extrêmement sensibles aux conditions qui les entouraient, les lapins étaient connus pour avoir le cœur fragile. Toutefois, le spatialus cuniculus avait une résistance accrue aux chocs. En particulier, il possédait un organe cardiaque plus robuste que son cousin terrien. Le muscle cardiaque ne s’arrêtait pas au moindre stress.
Elle passa plus d’une dizaine d’heures à remettre les lapins dans leur cage. Chaque enclos exigeait, comme son caisson, une pile à fusion pour permettre la cryogénisation. Toutes celles qui étaient actives au moment de l’incident avaient cessé de fonctionner. Il ne lui en restait que sept. Sans le système de cryogénisation, elle n’était pas certaine que le vaisseau puisse nourrir cette nombreuse faune sur le long terme. Cela demandait de faire un certain nombre de calculs fastidieux, qu’elle tenta de déléguer à son ordinateur de bord :
— Bruce, pourrais-tu estimer combien de temps moi et ma cargaison pourrions survivre sans aide extérieure ?
— Je dois avouer que je ne saurais pas comment répondre à votre question, ni même par quel bout commencer. Mon système mathématique et mon système logique étant fortement défaillants.
— Laisse tomber, Bruce, dit-elle dans un soupir.
Elle n’avait d’autre choix que de se débrouiller seule, la charge mentale retombait entièrement sur elle. Elle devait accepter que l’intelligence artificielle ne lui servirait à l’avenir qu’aux commandes simples de son appareil et, à la rigueur, à concevoir des mots croisés pour combler l’ennui.
En affichant la carte stellaire, elle constata qu’elle se trouvait au milieu de nulle part. Son vaisseau était stationné entre deux galaxies possédant un intérêt très faible. Aucune planète dans ces deux secteurs n’indiquait posséder des ressources qu’une population humaine voudrait récolter.

Elle avait rapidement abandonné l’idée qu’un signal de détresse lui permettrait de sortir de ce guêpier.
La probabilité qu’un vaisseau passe dans cette région était très faible, quasiment nulle. Elle devait pourtant s’accrocher à cet espoir pour continuer à vivre.
Née de parents agriculteurs, elle passa les semaines suivantes à réapprendre les gestes qu’elle avait répétés durant son enfance. Elle avait de l’eau, du terreau et des graines à profusion qu’elle pouvait déposer à l’intérieur d’un hangar et fabriquer ainsi un champ de plusieurs hectares. Elle reprogramma certains robots d’entretien pour l’aider dans ses tâches quotidiennes. Selon ses calculs, elle pouvait recycler les déjections des lagomorphes pour obtenir un engrais et ainsi continuer ad vitam aeternam le cycle de la vie.